Homélie du 15 janvier 2023    2eme dimanche ordinaire   Année A

Isaïe 49, 3+5-6     Ps 39     1 Co 1,1-3     Jn 1,29-34

La liturgie est obligée de condenser en trois mois, entre Noël et Pâques, les trente-trois ans de la vie terrestre de Jésus. A cause de cela, des événements de la vie du Seigneur risquent de passer inaperçus : j’en veux pour preuve la fête de lundi dernier qui, au lendemain de l’Epiphanie, fut celle du Baptême de Jésus. Heureusement, pour compenser cela, les 5 versets de st Jean consacrés à cet événement nous sont donnés aujourd’hui.  

Dans ces versets écrits par l’évangéliste Jean, c’est Jean le Baptiste qui parle. Vous le savez, Jean le Baptiste est le fils de Zacharie et d’Elisabeth, il est le cousin éloigné de Jésus. C’est lui qui raconte ce qu’il a compris lors du baptême de son cousin. Il dit une chose très surprenante; parlant de Jésus, il affirme : « Je ne le connaissais pas. » Ou bien il galèje, ou bien il dit vrai. Lui, ne pas connaître Jésus ? Ce serait vraiment étonnant qu’il ne l’ait jamais rencontré, qu’il n’ait jamais joué avec lui durant leur enfance, qu’ils ne se soient jamais parlé lors de leur adolescence, qu’ils n’aient jamais rien partagé de leurs espérances au seuil de l’âge adulte. En ce sens, Jean-Baptiste connaît Jésus. Mais nous savons, par expérience, que nous pouvons rencontrer mille fois quelqu’un sans le connaître vraiment ; ça arrive souvent même dans les couples.Jean-Baptiste connaissait Jésus avant son baptême, mais il a fallu que Jésus soit baptisé pour que Jean découvre que son cousin était l’Agneau de Dieu.  Le baptême de Jésus fut l’occasion, pour Jean-Baptiste, et pour nous, de découvrir que Jésus est le Fils unique du Père et qu’il est venu pour ôter le péché du monde.

Effectivement, avant que Jésus ne soit baptisé, Jean-Baptiste ne connaissait pas la personnalité de son cousin ni l’ampleur de sa mission. Et voilà qu’à l’occasion de son humble ministère de baptiseur, il découvre que Jésus est le Christ, le Messie attendu.

Si je vous donnais une conférence, il serait intéressant d’aborder plusieurs points suggérés dans ces versets. D’abord, il serait intéressant de voir comment ce passage d’évangile plonge ses racines dans le Premier Testament, par le titre d’Agneau de Dieu qui renvoie à la sortie de l’esclavage d’Egypte, et par la présence de la colombe comme à la fin du déluge.

Il serait intéressant aussi de nous arrêter à la première manifestation de la Sainte Trinité dans l’évangile. Jésus nous est manifesté comme le Fils unique grâce à la présence de l’Esprit et par la voix du Père. Ce n’est pas une Epiphanie, comme dimanche dernier, c’est une théophanie, c’est-à-dire une manifestation de Dieu, « theos » en grec. Lors de la Transfiguration, nous aurons droit à une autre théophanie.

Il serait intéressant, aussi, de voir les points communs et les différences entre le baptême reçu par Jésus et le baptême donné par Jésus. Pour faire vite, je dirai que Jésus a voulu recevoir le baptême donné par son cousin, non pour le pardon de péchés qu’il n’a pas commis, mais pour faire comme les personnes les plus croyantes de son époque. Mais lui nous a donné le baptême total, en nous plongeant dans sa vie, dans sa mort et sa résurrection. Le geste d’eau est le même ; la signification est différente. Ce n’est pas Jean-Baptiste qui sauve, mais Jésus, seul.

Toutes ces questions-là seraient importantes à aborder, mais je préfère vous laisser sur une expression de notre première lecture tirée du prophète Isaïe : « Oui, j’ai de la valeur aux yeux du Seigneur … » Si je comprends le contexte, cette phrase est destinée au peuple juif tout entier : le peuple de la Première Alliance a de la valeur aux yeux du Seigneur, et il l’a toujours.

Mais cette phrase, comment ne pas l’appliquer au Christ lui-même ? Si on poursuit la lecture, on a en effet comme un portrait prémonitoire de la mission du Christ : « Je fais de toi la lumière des nations, pour que mon salut parvienne jusqu’aux extrémités de la terre. »  Oui, le Christ a de la valeur aux yeux de son Père, il est son Fils bien-aimé. Les gestes, les paroles de Jésus ont de la valeur aux yeux de son Père. La vie, la mort de Jésus ont de la valeur aux yeux de son Père. La prière de Jésus a de la valeur aux yeux de son Père.

Or, cette valeur de Jésus n’est pas là pour appuyer par contraste sur notre misère. Au contraire, elle est là pour nous révéler notre propre valeur. Oui, nous avons-nous aussi de la valeur aux yeux de notre Père. Avons-nous plus ou moins de valeur que Jésus ? Je n’en sais rien. Il ne s’agit pas de comparaison mais de révélation. La valeur de Jésus nous révèle ce que nous valons nous-mêmes aux yeux de notre Père commun. Nous ne valons pas d’abord à cause de nos œuvres ; nous avons de la valeur aux yeux de Dieu parce que Dieu nous aime. Notre valeur, comme celle de jésus, vient fondamentalement de l’amour de notre Père. Toute vie humaine est aimée de Dieu ; il est important de redire cela au moment où nos députés discutent de l’avortement et de l’euthanasie. Si Dieu est sacré pour nous, toute vie humaine est sacrée aux yeux de Dieu.

Comme les chrétiens de Corinthe, dont la vie était loin d’être exemplaire, nous avons été sanctifiés dans le Christ Jésus, par notre baptême, et nous sommes appelés à être saints. Voilà les vœux que nous adresse la Parole de Dieu en ce début d’année.

 

 

 

 

 

Homélie du 8 janvier 2023   EPIPHANIE du SEIGNEUR   Année A

Isaïe 60,1-6     Ps 71     Eph 3,2-3a+5-6     Mt 2,1-12

Par le Père Jean Paul Cazes

Comment ne pas en rester à l’imaginaire pour accueillir vraiment la signification de cette fête ? Ou, autrement dit : est-ce que l’Epiphanie a quelque chose à dire à notre foi d’aujourd’hui, au-delà des rois et des galettes ? Ce qui est ennuyeux, ce n’est pas qu’on imagine que les mages étaient trois, qu’ils étaient rois, qu’ils se nommaient Gaspard, Melkior et Baltazar, toutes choses qui ne sont pas dans l’évangile d’aujourd’hui mais qui ont été rajoutées par la riche imagination de nos ancêtres. Ce qui est ennuyeux, c’est qu’on en reste là et que cette fête, si importante pour les premiers siècles de l’Eglise, ne nous aide pas à vivre plus chrétiennement dans le monde tel qu’il est.

La liturgie a bien senti cette difficulté du passage de l’imaginaire à la signification. Dans quelques instants, après les offrandes, voici la prière que je dirai en votre nom : « Regarde avec bonté, Seigneur, les dons de ton Eglise qui ne t’offre plus ni l’or, ni l’encens, ni la myrrhe, mais celui que ces présents révélaient, qui s’immole et se donne en nourriture : Jésus, le Christ, notre Seigneur. »

Quelle pouvait être la signification de l’Epiphanie pour les premiers chrétiens ? Rappelons-nous : les tout premiers chrétiens étaient juifs ; certains d’entre eux découvraient, en Jésus, le Messie promis à leur peuple depuis longtemps. Mais très vite, grâce en particulier au ministère de Paul, ils ont découvert que ce Messie, ce Sauveur, avait, si je puis dire, une envergure universelle. Jésus n’est pas venu que pour les Juifs, mais tout autant pour les non-juifs, ceux qui étaient païens aux yeux des juifs. Deux découvertes donc : Jésus est le Messie attendu, Jésus est Messie pour tous les peuples. C’est ce que Paul écrit aux chrétiens d’Ephèse et que nous entendons aujourd’hui : « Ce mystère – c’est-à-dire cette réalité de foi – c’est que toutes les nations sont associées au même héritage, au même corps, au partage de la même promesse(que le peuple juif), dans le Christ Jésus, par l’annonce de l’Evangile. » J’ai un peu modifié le texte de Paul, j’espère qu’il me le pardonnera. Il utilise le mot « mystère » dans un sens tout à fait différent du sens français ; chez lui, le mot « mystère » veut dire : « une réalité de foi ». Il n’y a rien de caché, mais au contraire, la signification de l’Epiphanie est révélée dans le fait que nous, les peuples non-juifs, les païens, nous entrons, grâce à Jésus et par l’annonce de l’Evangile, dans l’héritage promis au peuple juif.

Ce qui explique que depuis la seconde génération chrétienne la génération des peuples évangélisés par Paul et les autres Apôtres la fête de l’Epiphanie était une merveille : le Messie était venu aussi pour eux. Voilà pourquoi, pendant plusieurs siècles, la fête de l’Epiphanie fut célébrée avec plus de faste que celle de Noël ; d’ailleurs nos frères orthodoxes ont gardé cette coutume, tout en fêtant aussi, bien sûr, la naissance du Sauveur.

Que les mages soient trois ou mille, qu’ils soient rois ou non, qu’ils se nomment Gaspard, Melkior, Baltazar, ou Thibaud, Henri et Yvan, ça n’est pas là l’important. L’important est qu’ils soient païens et qu’ils viennent adorer le roi des Juifs. En eux, les païens devenus chrétiens se sont reconnus.

Au-delà des couronnes et de la galette, quelle peut-être la – ou les valeurs – de l’Epiphanie pour nous, aujourd’hui ?

D’abord une valeur d’action de grâce. Nous sommes depuis trop longtemps chrétiens, ça fait partie de nos habitudes. Il n’est jamais trop tard pour nous réveiller et pour nous émerveiller du don qui nous est fait en Jésus. Pour la plupart, nous sommes issus de peuples païens ; il nous est donné, à nous aussi, et sans mérite de notre part, d’être associés au même héritage, au même corps, au partage de la même promesse que le peuple juif. Sans mérite de notre part, il nous est donné de devenir fils et filles de Dieu, de constituer l’Eglise qui est le Corps du Christ, et de recevoir tous les dons du salut. Que de motifs de remerciements ! Et que d’ingratitude souvent de notre part, nous qui savons si mal et si peu remercier notre Père !

Ensuite, une valeur missionnaire. Il n’est pas facile d’évangéliser, ni pour vous, ni pour moi. Mais si nous estimons que la Bonne Nouvelle du salut en Jésus-Christ est valable pour toute l’humanité, comment refuser de la diffuser ? Les peuples dont les mages sont les symboles sont loin de tous connaître Jésus : comment leur faire connaître ? Je ne sais pas. Ce que je sais, c’est que si nous acceptons de le faire, le Seigneur nous donnera les idées et les moyens de le faire. Nous ne pouvons pas garder pour nous une richesse qui appartient de droit à toute l’humanité.

Enfin, une valeur d’accueil et d’écoute. Il existe des païens qu’il faut aller rencontrer. Il y a aussi des païens qui viennent vers Jésus : j’en suis le témoin dans le Catéchuménat de notre paroisse. Et ces païens-là portent en eux d’étonnantes richesses. Ils viennent, eux, les non baptisés, avec leur or, leur encens et leur myrrhe. Les catéchistes et les accompagnateurs du Catéchuménat vous diront tous qu’ils sont eux-mêmes évangélisés par les enfants et les catéchumènes. Car le catéchisme et le Catéchuménat sont bien plus qu’un savoir à déverser : c’est un partage de ce que l’Esprit du Christ répand dans le cœur des baptisés comme dans celui des non-baptisés.

Il y a encore beaucoup à dire au sujet de la valeur de l’Epiphanie. A chacun de nous de découvrir la richesse infinie de ce mystère qui nous révèle que toutes les nations sont associées, avec le peuple de la Première Alliance, au même héritage, au même corps, au partage de la même promesse, dans le Christ Jésus, par l’annonce de l’Evangile.

 

Homélie du 24 décembre 2022     NOËL   

 Par le Père Jean Paul Cazes

Pour composer cette homélie, je me suis demandé ce que j’aimerais qu’on me dise si j’allais, incognito, à la messe de Noël.

Je sais tout ce qu’il faut savoir au sujet de Noël : le recensement, la grotte de Bethléem, la crèche, les bergers, Marie et Joseph, les anges, l’âne et le bœuf. Je sais trop de choses, ce qui m’empêche de m’émerveiller comme si c’était mon premier Noël.

De plus, les nouvelles sont inquiétantes, le présent difficile et l’avenir morose. Fêter Noël relève un peu de l’exploit, ou de la méthode koué : se dire heureux pour essayer de l’être, se souhaiter la paix en espérant que la guerre ne s’étendra pas, s’embrasser – mais de loin puisque certains trains ne roulent pas …Certes, les décorations sont accrochées aux sapins, les cadeaux achetés ; on les ouvrira tout à l’heure ou demain, et les enfants auront le regard que nous devrions tous avoir en adorant Jésus qui vient de naître. Car, s’il est né il y a deux mille ans, il naît à chaque instant dans le cœur de celui qui veut bien l’accueillir. Ce que nous fêtons ce soir n’est pas un simple souvenir : par la foi, nous chantons notre Dieu qui ne cesse de venir jusqu’à nous si, encore une fois, nous voulons bien l’accueillir.

Et pour l’accueillir, pourquoi ne pas être un peu poète ? Je sais que la poésie n’est pas le mode d’expression préféré des français. Nous sommes trop réalistes, et il faut bien l’être en ces temps où les prix flambent alors que le pouvoir d’achat diminue. Mais la vraie poésie n’est pas faite pour nous évader du monde tel qu’il est ; son rôle est de nous aider à voir ce que les chiffres sont incapables de nous montrer. La poésie ne consiste pas à écrire des vers mais elle est un regard qui vient d’une qualité de l’âme, un regard porté sur la vie. Et qu’est-ce que nous offre l’Evangile sinon le regard de Dieu lui-même à travers les yeux de l’Enfant qui vient de naître ? Dieu est le premier des poètes .

La poésie, ce soir, pourrait consister à nous identifier à l’un des personnages de la crèche.

Serions-nous Marie ? Pourquoi pas ? Lorsque nous communierons tout à l’heure, nous porterons vraiment Jésus en nous, comme Marie. Si nous ne croyons pas que Jésus est vraiment présent par le pain et le vin consacrés, ce n’est pas la peine de communier. Mais si nous croyons à sa vraie présence, alors, nous le portons en nous comme Marie.

Ou bien serions-nous comme Joseph ? Il y a quelques années, le Pape a écrit un très beau texte au sujet de Joseph, époux, père, travailleur, juste, éducateur. Il est vénéré comme protecteur de Marie et de Jésus, mais aussi comme protecteur de l’Eglise qui en a vraiment besoin en ce moment. Ne pouvons-nous pas nous identifier à l’un des aspects de la personne de Joseph ?

Ou bien serions-nous comme les bergers ? Ce sont des pauvres ; ils n’ont rien à offrir ; peut-être ont-ils apporté un agneau, un peu de laine, un peu de lait de brebis, mais c’est bien tout. Ils n’ont presque rien à offrir, mais ils sont présents. Si nous connaissons des personnes malades, nous savons combien est précieuse notre présence auprès d’elles. Ne rien offrir, ne rien dire, mais être là. Ne sommes-nous pas les bergers de ce soir ? Ils ont été les premiers à parvenir auprès de Jésus.

Je ne dirai rien de l’âne et du bœuf, mais que de belles choses on peut dire d’eux : la chaleur de leur présence, leur humble utilité. Personne n’est inutile autour de Jésus.

On pourrait parler des anges aussi, eux qui sont comme des ambassadeurs du Seigneur, eux qui le chantent. Mais je terminerai non pas par une personne, mais par une chose. Je terminerai par la mangeoire. Marie a déposé son fils dans une mangeoire. Une mangeoire en pierre ou en bois ? Je l’ignore. Mais une sorte de récipient rempli de paille pour la nourriture des animaux. Pas un de ces berceaux comme celui du Roi de Rome, ou celui d’Henri IV au château de Pau. Pas un berceau pour régner comme les puissants, mais un berceau pour être mangé, un berceau pour nourrir les pauvres. Et si nous étions ce berceau ce soir ? Si c’est en nous que Marie voulait déposer son fils pour l’offrir en nourriture au monde entier ? Et si cela était, qui d’entre nous oserait le refuser ?

 

Gloire à Dieu, et paix sur la terre aux hommes qu’il aime !

Homélie du 4 décembre 2022   2ème dimanche de l’Avent   Année A

Is 11,1-10     Ps 71(72)     Ro 15,4-9     Mt 3,1-12

Par le père Jean Paul Cazes

            Une bonne manière de lire une page de l’Ecriture sainte est de chercher quelle est la Bonne Nouvelle qui s’y trouve. L’Ecriture sainte entière est une Bonne nouvelle ; chaque page en contient un aspect.

            Une autre manière de lire une page de l’Ecriture sainte, une manière plus scolaire, est de repérer les mots qui reviennent le plus souvent. Dans notre évangile de ce jour, c’est le mot conversion. Il revient trois fois sous des formes différentes : « Convertissez-vous car le Royaume des cieux est tout proche ! …Produisez donc un fruit qui exprime votre conversion …je vous baptise dans l’eau pour vous mener à la conversion… » 

            D’autres images, ou d‘autres mots viennent appuyer ce mot. Par exemple : « Préparez le chemin du Seigneur, aplanissez sa route …(ils reconnaissaient) leurs péchés …Produisez donc un fruit … il va nettoyer son aire à battre le blé. »

            Depuis plusieurs jours, la neige a commencé de tomber sur les sommets. Les skieurs doivent se réjouir à la pensée de belles descentes et de belles conversions. Quand j’étais gamin, j’étais un piètre skieur (et je le suis encore) mais j’avais quand même appris le mouvement de conversion ; ce n’est pas de cette conversion dont il s’agit dans notre évangile, mais elle lui est apparentée, puisqu’il s’agit d’un retournement..

            Il y a environ deux ans, j’ai eu la grande joie de baptiser un ami musulman. Accueilli par une communauté chrétienne chaleureuse, il a été conquis par la personnalité de Jésus. Il a changé de religion ; mais ce n’est pas non plus de cette conversion dont il s’agit dans notre évangile.

            Et pourtant, il s’agit bien de conversion. Telle qu’elle est évoquée ici, cette conversion est une démarche en deux temps. Premier temps : reconnaître ses péchés ; « ils se faisaient baptiser par lui …en reconnaissant leurs péchés. » Second temps : exprimer par un changement de vie la grâce reçue : « Produisez donc un fruit qui exprime votre conversion. »

            Dans le chemin spirituel de l’Avent, où en sommes-nous de cette conversion ? Où en sommes-nous dans notre désir de reconnaître nos péchés par le sacrement du pardon ? Où en sommes-nous dans notre volonté d’améliorer quelque chose dans notre vie ? Peut-être nulle part encore, tant nous sommes submergés par les problèmes du quotidien, alors que le temps s’avance et que Noël s’approche.

            Mais pourquoi reconnaître nos péchés, pourquoi vouloir améliorer quelque chose dans notre vie ? Est-ce pour être en règle avec les commandements de l’Eglise, et en paix avec notre conscience  ? Ce serait déjà une bonne chose, mais bien insuffisante. La vraie conversion, pour nous qui sommes déjà pleinement baptisés, non pas par Jean-Baptiste, mais par le Christ, la vraie conversion ne peut nous habiter que si nous sommes conquis par Jésus. Nous confesser et produire une bonne œuvre, ce n’est pas pour répondre à un règlement, c’est pour nous précipiter dans les bras du Seigneur. Dimanche dernier, l’extrait de la lettre de St Paul aux chrétiens de Rome se terminait par l’image d’un vêtement : « Revêtez le Seigneur Jésus-Christ » écrivait l’Apôtre.

            Au cours de cet Avent, avons-nous le désir d’être enveloppés de Jésus-Christ comme d’un manteau ? Souhaitons-nous être conquis par Jésus comme mon ami musulman l’a été ? Pour prendre une autre image : sommes-nous amoureux du Christ ? Si oui, alors, nous n’aurons pas peur de reconnaître nos péchés, et nous saurons quoi faire pour produire un fruit qui exprimera non pas une petite amélioration, mais bien plus : notre amour du Christ et de nos frères.

Homelie du 27 novembre 2022   1er dimanche de l’Avent    Année A

Is 2,1-5     Ps 121    Ro 13,11-14a     Mt 24,37-44

Par le Père Jean Paul Cazes

Voilà, ça y est, ce n’est pas le beaujolais nouveau qui est arrivé, c’est l’an nouveau. L’heure est venue de sortir de notre sommeil, au cas où nous dormirions dans notre vie spirituelle. Grâce au Christ et à l’Esprit Saint, notre Dieu fait toujours toutes choses nouvelles ; lui, il est toujours jeune alors que nous risquons toujours d’être vieux et endormis. Il n’y a jamais rien de figé pour Dieu, la porte est toujours ouverte, l’avenir toujours possible. Le pardon est toujours offert. L’histoire de notre salut ne s’est pas arrêtée pendant le confinement.

Que la coupe du monde nous instruise. Il y en a parmi vous qui aime le foot, et d’autres pour qui ça ne dit rien. De plus, au sport, se mêlent de graves questions de droits de l’homme qui peuvent détourner nos yeux de la beauté des compétitions. Cependant, il y a, dans ces jeux, des événements qui peuvent nous instruire.

Rien n’est jamais joué, dans notre vie spirituelle, comme dans le foot. Des événements imprévus peuvent nous toucher comme le match gagné par lesSaoudiens, ou le match perdu par les Allemands. Je ne suis pas journaliste sportif, et je suis incapable de donner une opinion sur la valeur sportive de l’équipe de France, y compris sur le match d’hier soir contre les danois. Mais ce qu’elle a vécu lors de son premier match contre l’Australie peut nous inspirer pour notre vie spirituelle. Même si sa préparation a été écourtée par d’autres compétitions, elle s’est préparée, elle a su utiliser son temps pour ne pas arriver désarmée à son premier match. Comment utiliser nos quatre semaines d’Avent pour ne pas arriver à Noël sans nous y être préparés ? Je ne parle pas de l’achat des cadeaux, de la préparation du repas de Noël, des invitations à lancer ; tout cela a son importance. Je parle évidemment de notre préparation spirituelle. Pas de grandes résolutions héroïques qui ne seront jamais tenues, mais des choses toutes simples, possibles, et souhaitables.

Par exemple, dans le domaine de la prière personnelle, ou familiale, que faut-il améliorer ? Lire ou relire l’évangile de chacun des dimanches de l’Avent ? Prier avec les enfants devant le calendrier de l’Avent ou devant la crèche ? Se préparer soi-même par une bonne confession de Noël ? Pour une confession, la lettre de st Paul nous donne des indications : « Conduisons-nous honnêtement comme on le fait en plein jour, sans orgies ni beuveries, sans luxure ni débauches, sans rivalité ni jalousie … » Les orgies, beuveries, luxure et débauches ne nous concernent probablement pas, du moins je l’espère, mais rivalité et jalousie sous toutes leurs formes nous empoisonnent certainement tous.

Dans le domaine des relations familiales et amicales, quel geste accomplir ? Un coup de fil à un parent seul ? Se préparer à donner un pardon longtemps retardé ? Donner un coup de main au Secours catholique ?

Ce qui serait bien, serait que vous et moi ne sortions pas de cette messe sans avoir décidé quoi faire, concrètement, pendant cet Avent pour préparer Noël.

Reprenons notre équipe de France face à l’Australie.

Mauvais début de match ! notre début d’Avent peut être mauvais lui aussi ; on a pris une décision mais les événements de la vie ont fait que cette décision n’a pas été tenue, ou mal tenue. On peut se dire alors : à quoi bon insister ? Et c’est comme ça qu’on arrive à Noël, les cadeaux empaquetés, la poularde bien cuite, la crèche installée, mais les liens avec le Seigneur au plus bas.

L’équipe de France ne s’est pas découragée, elle a relevé la tête et, contre une équipe australienne qui n’était pas sans valeur, elle a su marquer quatre buts. Ce n’était pas sans risque, puisqu’un des joueurs s’est abimé le genou et ne pourra pas jouer les autres matchs de la compétition.

Il n’est pas si facile que ça de cultiver sa vie spirituelle pendant l’Avent ; les risques sont grands d’utiliser notre temps pour préparer uniquement l’aspect matériel de la fête. Il m’arrive souvent de dire aux enfants : si vous préparez la plus belle crèche du monde mais que votre cœur reste sec, Noël ne sera rien. La crèche que Jésus aime, ce n’est pas celle que vous installez sur la cheminée ; c’est votre cœur. Et ce qui est vrai pour les enfants est vrai aussi pour les adultes que nous sommes. Nous avons besoin d’espérance, nous avons besoin que Noël soit autre chose qu’une opération commerciale (ceci étant, je souhaite à nos amis commerçants un chiffre d’affaires satisfaisant ; mais à eux aussi, je dis que Noël est autre chose qu’un tiroir-caisse bien rempli). De quel Noël avons-nous besoin pour ne pas perdre l’espérance ? C’est celui-là que nous devons préparer, il ne faut pas se tromper de préparation, il est urgent de bien utiliser notre temps de l’Avent. En Jésus-Christ, Dieu nous ouvre l’avenir.

 

Pour terminer, je vais reprendre la belle image sur laquelle la lettre de st Paul se termine aujourd’hui. L’Apôtre dit aux chrétiens de Rome : « Revêtez-vous du Seigneur Jésus-Christ. » Paul compare le Christ a un vêtement, comme celui qui est donné lors du baptême. L’Avent nous est donné pour que nous puissions entrer dans la protection et la chaleur de ce vêtement. L’Avent nous est donné pour que nous sentions combien il est bon de nous laisser protéger par Jésus. Encore faut-il que nous ayons l’humilité de l’accepter.

Nous avons quatre semaines pour entrer peu à peu sous le vêtement du Christ.

 

 

Homélie du 20 novembre 2022  Le Christ, roi de l’univers

2 S 5,1-3     Ps 121     Col 1,12-20     Lc 23,35-43

Par le Père Jean Paul Cazes

L’année liturgique – l’année chrétienne – se termine sur la figure du Christ, roi de l’univers. Cette fin est en même temps un commencement. Le commencement d’une année liturgique nouvelle, certes, mais bien plus que cela : la fin de l’année liturgique nous indique le passage vers le monde à venir, vers la vie future. Dans tout l’évangile, Jésus nous parle de la vie future comme d’un royaume, ou d’un règne, dont il est le souverain. Comme le proclame la Préface que je dirai tout à l’heure juste avant le Sanctus, ce règne est un règne de vie et de vérité, de grâce et de sainteté, de justice, d’amour et de paix.

Longtemps, j’ai renâclé, intérieurement, devant ce titre de roi donné au Christ (peut-être suis-je trop républicain ?). Avec ce titre, viennent toutes les images des rois de la terre, telles que nous les voyons se déployer autour du nouveau roi d’Angleterre. Or, Jésus lui-même n’a accepté ce titre que du bout des lèvres, lorsqu’il était prisonnier, face à Pilate. Pourquoi ? Parce que sa royauté est une royauté de service, comme devraient l’être d’ailleurs toutes les royautés et toutes les présidences. Il est le premier, mais il est aussi le dernier ; il est l’Alpha et l’Oméga ; il est roi parce qu’il est serviteur ; en hébreu, le mot « roi » et le mot « berger » sont équivalents. Jésus est roi lorsqu’il lave les pieds de ses disciples. Et il n’est jamais autant roi que lorsqu’il est crucifié comme le dernier des brigands. Comme le dit la préface de consécration des prêtres le jour de leur ordination : « Servir, c’est régner. »

Les chefs du peuple le tournent en dérision, les soldats se moquent de lui et de son message ; un des malfaiteurs l’injurie : c’est là qu’il est roi, souverainement roi, à tel point qu’il ouvre son royaume au larron plein de repentir.

La royauté de service de Jésus s’étend sur tout son corps qui est l’Eglise. Vous savez bien que l’expression « corps du Christ » désigne trois réalités distinctes et conjointes : le corps personnel de Jésus, né de Marie, le corps eucharistique du Christ ressuscité que nous célébrons lors de chaque messe, et l’Eglise qui est le corps dont nous sommes les membres par le baptême. Jésus est la Tête de l’Eglise ; il transmet à son corps et à chacun des membres de ce corps sa qualité royale. Dans notre image spontanée de la royauté, il y a le roi et les sujets. La royauté de Jésus a d’autres conséquences. Ce qu’il est, Jésus le transmet ; il est Fils unique par nature, mais il fait de nous, par grâce, des fils et des filles du Père ; il est roi, mais nous ne sommes pas ses sujets : nous sommes rois avec lui. Comme le dit une autre Préface que je ne lirai pas aujourd’hui : « Nous portons désormais ces noms glorieux : descendance choisie, sacerdoce royal, nation sainte, peuple racheté. » Cette Préface s’appuie sur la première lettre de St Pierre qui écrit : « Mais vous, vous êtes la race élue, la communauté sacerdotale du roi, la nation sainte, le peuple que Dieu s’est acquis … » (1 P, 2,9) Sous le règne du Christ, il n’y a pas de roi et de sujets : il y a un peuple royal où chacun participe à la dignité royale. Voilà quelle est notre dignité de baptisés, cette dignité à laquelle les catéchumènes qui sont parmi nous ce soir sont appelés comme nous. Mais cette dignité qui est la nôtre, actuellement, n’est vraie que si elle est bien en union avec celle du Christ : une dignité de service.

Le titre exact de notre fête est « Christ, roi de l’univers. » Si donc nous acceptons de participer à la royauté du Christ, une royauté de service, ce service doit pouvoir d’étendre, à travers lui, à tout l’univers. Cela rejoint le souci écologique actuel. Il est urgent de participer à la sauvegarde de la nature qui est notre maison commune. Mais pour nous, chrétiens, ce service revêt une autre dimension : cette nature, n’est pas que biologique et matérielle, elle est création divine. Cette création, le Christ ne nous demande pas seulement de l’améliorer afin qu’elle soit vivable pour les huit milliards que nous sommes devenus : il nous demande de l’orienter par notre travail vers sa destination ultime, c’est-à-dire vers le Père d’où elle est sortie, et vers lequel elle doit retourner. Ainsi sera réalisée la prière que le prêtre dit au moment des offrandes : « Tu es béni, Seigneur, Dieu de l’univers : nous avons reçu de ta bonté le pain que nous te présentons, fruit de la terre et du travail des hommes : il deviendra pour nous le pain de la vie. »

 

 

Homélie du 13 novembre 2022   33ème dimanche   Année C

Mal 3,19-20a     Ps 97 (98),5-9     2Th 3,7-12     Lc 21,5-19

Par le Père Jean Paul Cazes

Je ne vous apprends rien si je vous dis que le mot grec « évangile » signifie « bonne nouvelle ». La bonne nouvelle fondamentale est celle du salut offert à tous les hommes par la Passion de Jésus-Christ, lui en qui nous croyons, lui qui est né d’une femme et qui est totalement Dieu et totalement homme.

Souvent, j’entends dire que l’évangile est difficile à lire et à comprendre. Pourtant, nous connaissons quelle est la manière de le lire ; nous savons quelle est la clef qui ouvre la compréhension de chaque page. Puisque l’évangile est globalement une bonne nouvelle, il suffit de chercher, dans chacune des pages, la bonne nouvelle particulière qu’elle nous offre.

Quelle est la bonne nouvelle de ce dimanche ? « C’est par votre persévérance que vous garderez votre vie. » Entendons bien de quelle vie Jésus nous parle : il s’agit de la vie qu’il est venu nous offrir, la vie dans l’Esprit, la vie avec le Père dans le royaume de Dieu. En un mot, la vie éternelle qui a commencé de germer en nous le jour de notre baptême.

C’est donc à la lumière de cette bonne nouvelle que nous pouvons lire cette page d’évangile pour ne pas nous laisser égarer par tous ceux qui se présentent comme de nouveaux messies, ou comme des réincarnations du Christ. Internet en est rempli !

Ne nous laissons pas effrayer non plus par ce que dit Jésus au sujet de la vie du monde comme au sujet des difficultés rencontrées par ses disciples. Tout cela, nous le savons, il n’y a qu’à lire les journaux. Nous pouvons même ajouter d’autres catastrophes, des catastrophes dans le monde comme des catastrophes dans l’Eglise. Je ne vais pas en dresser la liste, vous saurez le faire aussi bien que moi.

Toutes ces catastrophes – que ce soit le covid, la guerre en Ukraine, la faute du cardinal Ricard et de tant de prêtres – tout cela bouscule notreconfiance. Sur qui, en quoi, en qui notre confiance repose-t-elle ? la question est éternelle. Déjà, au temps du prophète Malachie – c’est-à-dire environ 450 ans avant le Christ – les Hébreux traversaient une période de grand découragement et de doute. Il serait trop long de détailler ce qui leur a permis de sortir de ce découragement ; notre première lecture ne donne que quelques versets du livre de Malachie. Ces versets redisent l’espérance de la venue du Seigneur et la certitude que craindre le Seigneur – c’est-à-dire non pas avoir peur de lui, mais le respecter, l’adorer, suivre ses préceptes – apportera la guérison du cœur.

Nous, chrétiens, nous avons bien plus que Malachie. Le Christ nous a été donné, lui qui est bien plus qu’un prophète. Nous savons que le jour du Seigneur est venu et qu’il ne cesse de venir car notre Dieu est celui qui vient toujours à notre rencontre, il fait toujours le premier pas. Le jour du Seigneur est aujourd’hui, comme ce sera demain, puisque chaque jour le Christ nous offre les dons de son Esprit qui sont amour, joie, paix, patience, bonté, bienveillance, foi, douceur et maîtrise de soi (Ga 5,22)

Notre confiance personnelle et communautaire repose-t-elle vraiment sur le Christ, dans le Christ ? Devant les difficultés, les menaces, notre seul rempart est le Christ. Bien sûr, ce n’est pas le Christ qui va trouver des solutions à la crise économique, ce n’est pas lui qui va remplir les paniers de la ménagère, ni résoudre la crise de l’énergie, ni trouver des vaccins nouveaux contre le covid, ou trouver des solutions diplomatiques entre Kiev et Moscou. Ce n’est pas lui, non plus, qui effacera d’un coup de baguette magique les crimes commis dans l’Eglise. C’est à nous de relever les manches. Mais, si nous manquons d’espérance, aurons-nous la force de chercher des solutions ? Si nous ne sommes pas accrochés à Jésus-Christ, unis à lui, nourris de lui, où trouver la persévérance nécessaire pour garder notre vie ?

Jésus-Christ n’est la solution de rien, mais l’espérance et la force pour chercher des solutions. Nous, chrétiens, nous n’avons que le nom du Christ à dire au monde. Encore faut-il être liés à lui. Comment ? Nous en connaissons les moyens :  prière personnelle, familiale, communautaire ; lecture de la Bible ou, au moins, des évangiles ; fréquentation des sacrements en général, de l’Eucharistie en particulier ; engagement au service d’autrui et particulièrement des plus pauvres Nous savons tout cela ; c’est tout cela qui nous nourrit de Jésus-Christ.

 

Dans deux semaines, l’année chrétienne nouvelle s’ouvrira. Voilà une splendide occasion pour faire le point de notre comportement de disciples ; une splendide occasion de nous préparer à accueillir le Jour du Seigneur en vivant plus intensément notre désir d’être unis au Christ. Car, nous le croyons : c’est lui qui apporte dans son rayonnement la guérison de nos découragements et de nos doutes.

 

Homélie du 6 novembre 2022   32ème dimanche ordinaire  C

1M 7,1-2+9-14     Ps 16     2Th 2,16 – 3,5     Lc 20,27-38

Par le pere Jean Paul Cazes

Au fait, qu’est-ce que c’est que la résurrection ? Quels mots utiliser pour en parler ? Comment se la représenter ? Comment la comprendre ? Quelle importance peut-elle avoir pour notre vie chrétienne ? Certes, St Paul écrit aux Corinthiens : « Si Christ n’est pas ressuscité notre prédication est vide et vide aussi notre foi. » (1 Co 15,14). La résurrection du Christ est donc le pivot de notre foi chrétienne. Mais, une fois qu’on a dit cela, que dire d’elle ? Je comprends les interrogations des apôtres. St Marc écrit en conclusion de la Transfiguration : « (Jésus) leur recommanda de ne raconter à personne ce qu’ils avaient vu, jusqu’à ce que le Fils de l’homme ressuscite d’entre les morts. Ils observèrent cet ordre, tout en se demandant entre eux ce qu’il entendait par « ressusciter d’entre les morts » (Mc 9,9-10) Il n’est donc pas étonnant que des sadducéens viennent interroger Jésus sur ce sujet.

Au temps de Jésus, il y avait plusieurs mouvements spirituels parmi les juifs. Les deux les plus importants étaient les pharisiens et les sadducéens. Pour faire bref, les pharisiens croyaient à la résurrection, les sadducéens n’y croyaientpas : c’est ce que l’évangile du jour précise. Souvent, pharisiens et sadducéens s’approchent de Jésus pour lui tendre un piège ; aujourd’hui, Luc ne le précise pas. Il peut y avoir des sadducéens de bonne foi qui viennent interroger le Maître pour connaître sa pensée. Certes, ils lui posent un cas de conscience un peu curieux, mais qui prend place dans ces discussions que nous appelons rabbiniques, ces discussions qui nous semblent, à nous, tirées par les cheveux, mais qui dénotent chez les juifs l’extrême attention qu’ils portent à la parole de Dieu. D’ailleurs, c’est à partir d’une citation tirée du livre du Deutéronome qu’ils abordent Jésus : « Maître, Moïse nous a prescrit … » Et c’est sur ce même registre que Jésus va leur répondre lorsqu’il dit : « Que les morts ressuscitent, Moïse lui-même le fait comprendre dans le récit du buisson ardent … » Ce récit se trouve dans le livre de l’Exode (Ex 3).

Nous sommes donc en face d’une de ces discussions dont les juifs pieux ont le secret, mais qu’il nous est honnêtement difficile de comprendre. Je ne me vois pas dire à quelqu’un qui m’interrogerait sur la résurrection : nous serons comme des anges. Sourions un peu : je ne dis pas que Jésus a tort, je dis que son argument, qui devait certainement toucher ses interlocuteurs, nous touchent peu, ou même pas du tout. Sa réponse soulève pour nous plus de questions qu’elle n’en résout. Pourtant, la résurrection est au cœur de notre foi. Comment en parler, et comment en rendre compte ? La foi chrétienne comprend évidemment une morale, mais elle est bien plus qu’une morale : elle est un attachement à une personne, la personne de Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai homme, mort et ressuscité pour tous les hommes. Jésus est un sage, mais bien plus qu’un sage ; il est un prophète, mais bien plus qu’un prophète. Il donne un enseignement, mais bien plus qu’un enseignement : il se donne lui-même, lui, le ressuscité.

Mais ça ne résout pas notre problème. Comment parler de sa résurrection et de la nôtre ? Comment en rendre compte pour celui qui s’approche de la foi chrétienne ?

A lire et à relire ce passage, il me semble qu’une clef de compréhension se trouve dans la dernière phrase du Seigneur : « (Dieu) n’est pas le Dieu des morts, mais des vivants. » Comme exemple surprenant de grands vivants, il citeAbraham, Isaac et Jacob qui sont pourtant morts depuis des lustres ! Pour comprendre que la résurrection n’est pas une chose, ou un concept, il faut être vivant soi-même. Sommes-nous des vivants ? La question peut paraître étonnante, stupide même. Cependant, elle vaut le coup d’être posée. Sommes-nous effectivement des vivants ? Les difficultés de la vie ont-elles amoindri en nous le sens et le goût de la vie ? Je parle de la vraie vie, pas de la vie de pacotille. Je parle de ce que disait Dieu par la bouche de Moïse dans le Deutéronome : « c’est la vie et la mort que j’ai mises devant vous, c’est la bénédiction et la malédiction ; choisis donc la vie pour que tu vives, toi et ta descendance, en aimant le Seigneur ton Dieu, en écoutant sa voix et en t’attachant à lui. » (Dt 30, 19-20)

On ne comprend pas la résurrection après une longue conférence, ou un cours à l’Institut catholique, même si ça peut aider. On comprend la Vie (avec un grand V) si on est vivant soi-même. Si on lutte contre ce qui entraîne à l’injustice, au renfermement sur soi, à la vengeance, à la dépréciation des autres et de soi-même. Et si on aide, comme on peut, à la croissance, à la main tendue, au pardon. J’en veux pour signe ce que dit le père de la parabole de l’enfant prodigue : « mon fils était mort, et il est revenu à la vie. » (Lc 15,24)

Jésus n’a jamais donné de cours au sujet de la résurrection : il nous appelle à vivre de son Esprit. C’est ainsi que nous comprendrons de l’intérieur de nous-mêmes ce qu’est la résurrection, comme un nourrisson comprend la vie lorsqu’il tête sa mère : « Mon âme est en moi comme un enfant, comme un petit enfant contre sa mère » dit le psaume 130.

En ce moment, dans notre société, nous rencontrons un nombre incroyable de sollicitations qui nous tirent vers la mort. Saurons-nous, sans discours, mais par nos choix de vie, être témoins de Celui qui nous a dit : « Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie. » ? (Jn 14, 6)

Homélie du 1er novembre 2022   TOUSSAINT

Ap 7,2-4+9-14     Ps 23(24)     1 Jn 3,1-3     Mt 5,1-12a

par le pere Jean Paul Cazes

Je lisais récemment un vieux livre du XVIIème siècle, écrit par St François de Sales, l’évêque de Genève. Son titre : « Introduction à la vie dévote. » Comme ça fait un peu vieillot, on peut le traduire par « Introduction à la vie spirituelle. » Dès le début, au chapitre trois, St François se heurte à l’objection selon laquelle la vie spirituelle serait uniquement réservée aux moines et aux religieuses. Alors il écrit : « C’est … une erreur … que de bannir la vie spirituelle de la vie des soldats, de la boutique des artisans, de la cour des princes, du foyer des époux. »

Si je cite St François de Sales, c’est qu’il est possible de dresser un parallèle entre ce qu’il dit de la vie spirituelle et ce qui peut être dit de la sainteté. Cette sainteté, on la réserve presque spontanément d’abord aux saints et aux saintes déjà canonisés qui sont, pour la plupart, des prêtres, des religieux, des religieuses …et ensuite à quelques laïcs égarés au milieu de cette multitude ! Or, le Concile Vatican II, dans un chapitre appelé « L’appel universel à la sainteté dans l’Eglise » écrit ceci qui ressemble beaucoup à ce qu’écrivait St François de Sales : « … l’appel à la plénitude de la vie chrétienne et à la perfection de la charité s’adresse à tous eux qui croient au Christ, quels que soient leur état ou leur rang. ».Le Concile n’exagère rien, il ne fait qu’actualiser ce que dit l’Apocalypse de St Jean : « Et j’entendis le nombre …ils étaient cent quarante-quatre mille de toutes les tribus des fils d’Israël. Après cela j’ai vu : et voici une foule immense que nul ne pouvait dénombrer … »

Quel que soit notre état de vie, nous sommes tous appelés à la sainteté. Mieux : c’est dans notre état de vie et par lui que nous sommes appelés à la sainteté, que nous soyons mariés ou non, ouvriers ou ingénieurs, infirmiers ou sages-femmes, patrons ou salariés, malades, prêtres ou religieuses, sportifs, étudiants, enfants et adultes... Je suis boulanger ? C’est par ma vie d’artisan que je peux marcher vers la sainteté. Je suis directeur des ressources humaines ? C’est là que le Seigneur m’appelle. Je suis mère de famille ?  Voilà mon chemin de sainteté…

D’abord, parce que nous sommes membres de l’Eglise qui est sainte. Nous l’affirmons dans le Credo. Certes, il faut un brin de culot pour parler de la sainteté de l’Eglise dans un moment où nous sommes tous blessés, salis par tant de scandales. Mais cette Eglise, constituée uniquement par les pécheurs que nous sommes tous, est sainte parce qu’elle est, fondamentalement, le Corps du Christ. C’est de ce Corps saint que nous sommes les membres ; nous sommes comme enveloppés par la sainteté du Dieu fait homme, lui qui a répandu sur l’humanité entière son Esprit de sainteté.

Dans cette Eglise sainte, nous avons été baptisés ; et je salue celles et ceux d’entre nous qui se préparent au baptême. Et parce que nous sommes baptisés et confirmés, nous avons reçu la dignité de fils et de filles de Dieu. C’est si grand, si incroyable même, que St Jean en est comme bouleversé lorsqu’il écrit – nous l’avons entendu dans notre seconde lecture : « Voyez quel grand amour nous a donné le Père pour que nous soyons appelés enfants de Dieu – et nous le sommes. »  Si nous sommes vraiment les enfants de Dieu par le baptême, alors nous portons le nom de notre Père qui est le Saint d’Israël, le Saint par excellence. Quand St Paul écrit aux chrétiens de Rome, il les nomme saints par l’appel de Dieu (Ro 1,7). Quand il écrit aux Corinthiens, il écrit « à l’Eglise de Dieu qui est à Corinthe, ainsi qu’à tous les saints qui se trouvent dans l’Achaïe entière. » (2 Co 1,1) Quand il écrit aux chrétiens d’Ephèse, il dit : « Paul, apôtre de Jésus-Christ par la volonté de Dieu, aux saints et aux fidèles … » (Eph 1,1) Quand il écrit aux Philippiens, il dit : « Paul et Timothée, à tous les saints en Jésus-Christ qui sont à Philippes … » (Ph 1,1) Je pense qu’il n’est pas besoin de préciser que ceux à qui il écrit sont bien vivants ; et pourtant, il les appelle « saints » alors qu’ils sont aussi pécheurs que nous. S’il nous écrivait, il dirait : « Paul apôtre, aux saints qui vivent à Courbevoie. »

Mais l’objection arrive aussitôt, et c’est toujours la même, de Toussaint en Toussaint : nous ne sommes pas parfaits ; c’est exact. Mais il y a méprise entre sainteté et perfection. A part Jésus et Marie, aucun saint n’est parfait. Comme disait je ne sais plus qui, un saint est un pécheur pardonné. La sainteté et la perfection sont une vocation et un chemin, le perfectionnisme est une maladie. Je viens de lire un article qui montre que, selon une enquête de l’IPSOS, un français sur deux souffre de perfectionnisme de façon quotidienne, ce qui en fait l’une des causes les plus fréquentes de stress au travail et dans la vie courante. La conclusion de cette enquête recommande une pratique régulière d’un sport ou (je vous le donne en mille) ou de la méditation ! Extraordinaire IPSOS qui en arrive à la même conclusion de tant et tant de maîtres spirituels au long de l’histoire de l’Eglise : pour trouver la paix, pratiquer la méditation. Pour se défaire du perfectionnisme et rechercher la vraie perfection liée à la sainteté, accepter de prier (et de faire un peu de sport !)

Plusieurs conclusions.

L’Eglise est sainte ; elle est le Corps du Christ ; elle rassemble ceux qui nous ont précédés et que nous fêtons aujourd’hui, et nous qui cheminons encore vers le royaume de Dieu.

L’Eglise est composée de pécheurs; or Jésus est venu chercher et sauver ce qui était perdu : c’est l’évangile de dimanche dernier.

Nous sommes pécheurs, mais notre Père, grâce à Jésus, fait vraiment de nous ses fils et ses filles ; il partage avec nous sa sainteté.

La sainteté de Dieu est en nous, comme un don ; il dépend de nous d’y croire et de la déployer dans l’état de vie dans lequel nous sommes. Ce que nous sommes déjà est appelé à être totalement vrai dans la lumière du royaume de Dieu, là où vivent celles et ceux que nous honorons aujourd’hui.

Je termine par une phrase de la règle de St Benoît, une phrase qui ne manque pas d’humour : « Ne pas vouloir être appelé saint avant de l’être, mais l’être, afin que cela devienne vrai. » (cha. IV, verset 62)

 

Homelie du 23 octobre 2022   30ème dimanche ordinaire   Année C 

Ben Sira 35, 15b-17+20-22a     Ps 33     2 Tim 4,6-8+16-18     Lc 18, 9-14

 

Nous connaissons tous l’épisode Marthe et de Marie ; c’est un épisode qui, généralement, est mal aimé des dames qui pensent que Jésus méprise les humbles travaux ménagers. C’est une fausse lecture ; Jésus ne méprise personne. Il ne demande pas de choisirentre les deux sœurs, même s’il affirme que Marie a choisi la meilleure part. Il ne nous demande pas de choisir : il nous demande d’être en même temps (comme dirait …) Marthe et Marie. Il souhaite que notre action soit portée et soutenue par la prière et l’écoute de sa Parole, comme il souhaite que notre prière soit enrichie par notre action. Nous, nous opposonsles deux ; lui, il les réunit.

De même pour la parabole d’aujourd’hui. Jésus ne nous demande pas de choisir entre le pharisien et le publicain, du moins entre ce que fait de bien le pharisien, et l’humble attitude du publicain.  Car ce que fait le pharisien est bien : il jeûne deux fois par semaine (ce qui pourrait être profitable à notre santé) ; cela nous est rappelé chaque année, le mercredi des Cendres. Il verse le dixième de tout ce qu’il gagne, coutume que notre Moyen Age avait gardée par la dîme ; ça me permet de remercier tous ceux d’entre vous qui ont pensé – ou qui sont en train de penser – à cotiser au denier du culte. En plus, notre pharisien affirme qu’il n’est ni voleur, ni injuste, ni adultère ; dont acte ! C’est comme cela qu’il faut se comporter, on ne peut pas dire le contraire. Et même, de tout cela, il rend grâce, il remercie le Seigneur. Cela aussi est un bon rappel pour nous ; nous savons demander, ce qui est normal. Mais savons-nous remercier au moins autant que nous savons demander ? Je crois (mais je n’en suis pas certain) que c’est Péguy qui disait : « Il faut être poli avec le Bon Dieu. » Nous sommes si souvent des enfants impolis et ingrats !

Donc, le pharisien de notre parabole fait de bonnes choses ; il serait bon de nous inspirer. Mais il gâte tout en se comparant et en généralisant. En dressant la liste de ce qu’il fait, il donne, en creux, la liste de ce qu’il suggère que les autres hommes ne font pas. Il affirme : « Je ne suis pas comme les autres hommes. » Il accuse donc tous les autres hommes d’être voleurs, injustes et adultères. Voilà une généralisation pour le moins hâtive. Qu’en sait-il ? L’autre leçon de cette parabole pourrait bien être d’apprendre à ne pas porter de jugements sur autrui, que ce soit dans les relations de travail, de voisinage ou même de famille.

Du publicain, on ne sait pas trop ce qu’il fait ; contrairement au pharisien, il ne dresse aucune liste. On peut cependant imaginer les raisons pour lesquelles il se reconnaît pécheur. Nous connaissons, dans les évangiles, d’autres publicains en chair et en os : Zachée au chapitre 19 de st Luc. Si vous allez à Jéricho, on vous montrera le sycomore, aujourd’hui tout vieux et tout rabougri, sur lequel il est censé être monté pour guetter le passage du Seigneur. L’autre publicain de l’évangile est Matthieu, évidemment. Pourquoi les publicains sont-ils pécheurs ? Non pas parce qu’ils manipulent de l’argent, mais parce qu’ils sont toujours tentés de récupérer bien plus sur le dos de leurs compatriotes que ce qu’ils ont donné à Rome ; Zachée est clairement un voleur. De plus, à cause de cela, les pharisiens collaborent avec les romains qui sont non seulement des envahisseurs, mais, surtout, des païens.

Si déjà cette parabole nous aidait à retrouver ou à affermir une bonne morale fondamentale, elle aurait fait du bon travail. Mais Jésus n’est pas venu nous donner une morale : pour cela, l’Ancien Testament est suffisant, il suffit de l’appliquer. Par contre, Jésus est venu insuffler en nous la foi en lui, lui qui est le Sauveur universel. Son nom même l’indique : « Jésus » signifie « Dieu sauve. Mais il sauve de quoi et qui sauve-t-il ?

Il nous sauve de notre incapacité humaine d’atteindre Dieu par nos propres capacités. C’est cela qu’il reproche aux pharisiens de son temps et du nôtre : il leur reproche non pas d’être vertueux, mais de croire que c’est par leur seules forces et par leurs seuls mérites qu’ils seront ajustés à Dieu. Il leur reproche non pas leurs bonnes œuvres, mais de penser que ces bonnes œuvres sont capables, par elles-mêmes, d’atteindre Dieu. Il leur reproche de ne pas croire en lui qui vient faire le lien entre Dieu et l’homme, lui qui est à la fois Dieu et homme.

Si le publicain de notre parabole est justifié c’est-à-dire ajusté à Dieu comme deux pièces d’orfèvrerie sont ajustées l’une à l’autre, ou comme une note de musique est juste par rapport aux autres notes c’est que ce publicain ose reconnaître devant Dieu qu’il est pécheur et qu’il demande l’aide divine pour se relever. Contrairement au pharisien, il n’a rien à présenter à Dieu, à part son repentir et son désir immense de miséricorde.

Jésus est venu proposer le salut à tous les hommes, aux pharisiens comme aux publicains ; de son côté à lui, le travail est accompli, si je puis dire. De notre côté, il suffit seulement de dire : « J’accepte. » Comme Marie lors de l’Annonciation : Dieu a tout accompli en elle mais il a choisi d’avoir besoin du « Oui » de Marie.

Et ce simple « oui » qu’il attend de nous comme de Marie, est le premier pas vers le salut, ou vers la résurrection, ce qui est une autre manière de présenter les choses. Car la dernière phrase de notre évangile est : « Qui s’élève sera abaissé ; qui s’abaisse sera élevé. »Il y a là bien plus et bien autre chose qu’une leçon de morale, ou même d’humilité. Qui s’est abaissé pour être relevé sinon Jésus lui-même ?  Nous reconnaître pécheurs devant lui est bien autre chose que souhaiter un bon coup d’éponge spirituelle. C’est demander et accueillir le salut, c’est-à-dire les premières lueurs de la résurrection.