Homélie du 20 février 2022   7ème dimanche   Année C

par le Père Jean Paul Cazes

1Sm 26, 2+7-9+12-13+22-23     Ps 102     1Co 15,45-49     Lc 6,27-38

Dans tous les domaines – économique, social, culturel, sportif, politique … – on veut toujours en revenir aux « fondamentaux », surtout en période de crise. Avec l’évangile de ce jour, nous en revenons au fondamental chrétien : l’amour y compris l’amour des ennemis. D’ailleurs, je ne devrais pas parler ainsi. Le christianisme n’est pas l’amour, y compris celui des ennemis ; une telle manière de parler semble ajouter l’amour des ennemis à l’amour tout court. En christianisme, l’amour des ennemis n’est pas un ajout, une sorte de « malgré tout ». En christianisme, l’amour des ennemis fait intégralement partie de l’amour, ça devrait aller de soi. En christianisme, l’amour vient de l’amour partagé entre le Père, le Fils et l’Esprit Saint ; et cet amour s’étend sur toute la création et sur tous les hommes. Par Jésus, nous savons que le Père fait luire son soleil et tomber la pluie sur les méchants comme sur les bons, sur les ingrats et les méchants. Heureusement, car le ligne de démarcation ne passe pas entre ceux qui seraient bons et les autres ; la ligne de démarcation passe à l’intérieur de chacun de nous qui sommes bons et méchants « en même temps », selon une formule devenue célèbre.

A la table du presbytère, hier, nous parlions de cet évangile, et Thibaud disait une chose remplie de bon sens. Il disait : aimer y compris ses ennemis est un combat, et non une lâcheté plus ou moins déguisée sous la forme de la joue qu’on tend. En effet, si on lit attentivement la page de ce jour, on est devant un retournement des valeurs ; d’ailleurs, ne soyons pas étonnés : cette page fait suite aux Béatitudes de dimanche dernier. Si Jésus était venu pour nous dire les valeurs habituelles du monde – aimer nos amis et rejeter nos ennemis, faire du bien à ceux qui nous en font et du mal aux malfaisants, prêter notre argent, notre temps, notre respect uniquement à ceux qui peuvent nous les rendre – si c’est cela que Jésus était venu prêcher, il serait venu pour rien. Tout cela, nous le pratiquons sans lui.

Jésus est venu au milieu de nous pour témoigner de la réalité d’un monde qui n’est pas définitivement présent mais qui est en construction au milieu de nous. Jésus est venu non seulement témoigner de la réalité de ce monde mais nous donner les clefs pour nous permettre d’y entrer. Non seulement il a parlé du royaume, mais, au milieu de nous, il a vécu les valeurs de ce royaume : il ne s’est pas vengé de ses bourreaux, il a fait du bien à ceux qui lui voulaient du mal, il a pardonné et guéri les pécheurs. Et il continue à faire tout cela grâce aux sacrements dont il a laissé la gestion à son Eglise.

Jésus témoigne de la réalité du royaume de Dieu présent au milieu de nous, mais d’un royaume qui attend notre participation pour se développer en ce monde. La critique, au nom de l’Evangile, des manières de faire du monde, est nécessaire mais gravement insuffisante. Si, au nom de l’Evangile, nous nous contentons de critiquer les injustices sans les combattre en nous et autour de nous, notre critique est inutile. Si, au nom de l’Evangile, nous nous contentons de dénoncer les crimes d’Al Quaïda sans tendre la main à notre voisin de palier, notre réaction sera stérile. Si, au nom de l’Evangile, nous critiquons le monde sans y introduire ne serait-ce qu’un grain d’Evangile, pouvons-nous nous dire vraiment chrétiens et fils du Très Haut ?  

Jésus a aimé les pharisiens, Jésus a aimé Hérode, Jésus a aimé Pilate ; il s’est opposé à eux, mais il a donné sa vie pour eux. Mais c’est Jésus, me direz-vous, et pas nous ! Ce qu’il a fait nous est impossible. Et pourtant, il nous demande cela sur le ton de l’impératif : « Aimez … faites du bien… souhaitez du bien …  priez. » Je vous ai cité plusieurs fois cette phrase si juste du Père Varillon qui dit : « Dieu donne ce qu’il ordonne ». Par Jésus, Dieu nous ordonne d’aimer nos ennemis, de faire du bien à ceux qui nous haïssent. Par nos seules forces, à cause de notre faiblesse, cela nous est impossible ; mais ne pleurons pas sur notre faiblesse : réjouissons-nous de voir que notre Dieu, par son Esprit, nous donne de faire ce que Jésus a fait. Le « truc », si je puis dire, c’est de demander à l’Esprit d’agir en nous. Si nous ne le faisons pas, c’est peut-être que nous avons peur que ça se réalise ; c’est peut-être que nous préférons demeurer dans l’esprit de vengeance alors même que nous souhaitons la justice. Nous disons que c’est impossible, ce qui est une manière de nous donner bonne conscience de ne pas pouvoir le faire.

Mais alors, nous restons comme un être uniquement fait d’argile dont parle Paul. Pourtant, notre dignité, notre destinée, c’est de devenir, dès maintenant, un être spirituel, c’est-à-dire non pas un être désincarné, mais un être de plus en plus animé par l’Esprit Saint, rempli des valeurs de l’Esprit Saint. Un être pour qui les valeurs fondamentales de l’Evangile ne sont pas qu’une image lointaine, mais une réalité qui oriente et modèle sa vie dès ce monde.

 

Une des difficultés de compréhension de ce passage est de le considérer comme un catalogue moral d’actions à accomplir. Certes, les paroles de Jésus ont une portée morale. Mais si nous parvenions à accomplir parfaitement tout ce qui est dit, nous serions bien loin du sens profond des paroles du Christ. Jésus nous livre ici bien plus qu’une morale : il nous offre la possibilité de nous convertir à un Dieu totalement amour, source de tout amour vrai, de tout pardon, de toute morale authentique. Je vous invite à dire avec moi les deux dernières strophes du psaume (sur la feuille paroissiale) qui est une belle peinture de notre Dieu :

Le Seigneur est tendresse et pitié …

 

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